Braudel’s Nightmare

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27 octobre, 2007

Menace sur les sciences humaines

Classé sous Arguments — parcelle521 @ 17:41

Tribune parue dans Le Monde daté du samedi 27 octobre 2007
Le déménagement à Aubervilliers, en 2008, de l’EPHE et de l’EHESS ressemble à un démantèlement

Les pouvoirs publics seraient-ils hostiles à l’érudition, aux sciences humaines et aux sciences sociales ? Ils ne donnent pas l’impression, en tout cas, de vouloir en préserver les conditions d’exercice au niveau qui a rendu possible, depuis plus d’un siècle, le rayonnement de la France sur la scène intellectuelle mondiale. C’est ce dont témoigne le sort aujourd’hui réservé à deux des institutions les plus prestigieuses de notre pays : l’Ecole pratique des hautes études (EPHE), créée par Victor Duruy en 1868, et l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) qui, après s’être développée dans le cadre de l’EPHE, est devenue autonome en 1975, sous l’impulsion de Fernand Braudel.

saussure.jpgbenveniste2.jpgmarcelmauss2sized.jpglvistrauss.jpgCes deux établissements ont permis l’épanouissement d’oeuvres puissantes et originales, celles de linguistes comme Ferdinand de Saussure, Emile Benveniste ou Antoine Meillet, d’orientalistes comme Sylvain Lévi, Louis Massignon ou Henri Corbin, de comparatistes comme Georges Dumézil, d’anthropologues comme Marcel Mauss, Claude Lévi-Strauss ou Louis Dumont, d’historiens comme Gabriel Monod, Lucien Febvre, Henri-Jean Martin, Charles Morazé, francoisfuret2.jpgvernant200.jpgleroy2.jpgvidal.jpglegoff.jpgFrançois Furet,febvre.gif Jean-Pierre Vernant, Pierre Vidal-Naquet, Mirko Grmek, Emmanuel Le Roy Ladurie ou Jacques Le Goff, d’un sémiologue comme Roland Barthes, d’un sociologue tel que Pierre Bourdieu, d’un psychosociologue comme Serge Moscovici, de philologues tels que Gaston Paris ou Jean Irigoin, de philosophes tels que Jacques Derrida, Claude Lefort ou Cornélius Castoriadis, sans oublier le psychanalyste Jacques Lacan ou encore le cinéaste Jean Rouch.jeanrouch.jpgjacquesderrida.pngcorneliuscastoriadis1.jpgbourdieu.jpgbarthes.jpg Ils ont formé des générations de chercheurs de haut niveau, de réputation internationale, qui ont contribué, par leur travail, au maintien en actes d’une définition exigeante de l’érudition, des sciences humaines et des sciences sociales.

Pour cause de travaux de mise aux normes de sécurité dans la Sorbonne, d’un côté, et de désamiantage d’un bâtiment situé boulevard Raspail de l’autre, l’EPHE et l’EHESS sont l’objet d’une décision prise au mois d’août par les pouvoirs publics leur imposant un déménagement en septembre 2008 dans la commune d’Aubervilliers, au nord de Paris.

img5800.jpgIl s’agit d’une zone où rien n’est encore prêt pour les accueillir : on ne trouve actuellement sur les lieux que des entrepôts et l’immeuble de bureaux en construction que l’Etat entend louer pour ce relogement improvisé et précipité. Autour, ni habitations, ni résidents, ni vie sociale, ni commerces, ni espaces verts. Plus grave encore pour des chercheurs : ils seront désormais à l’écart des bibliothèques et des fonds spécialisés dont la fréquentation assidue est vitale pour leurs travaux.

La plupart des étudiants de l’EPHE et de l’EHESS fréquentent traditionnellement les grandes universités installées à Paris – et vice versa. La transplantation à Aubervilliers rendra désormais très difficile l’accès à cette pluralité d’enseignements et d’apprentissages, cette circulation intellectuelle, véritable marque de fabrique, jusqu’ici, de tant de générations d’étudiants. Et elle brisera des synergies fructueuses entre les deux écoles et leurs nombreux partenaires parisiens (universités, grandes écoles, centres de recherche, etc.).

amphi.jpgPar ailleurs, une des spécificités de ces deux écoles, comme d’ailleurs du Collège de France, est d’accueillir en grand nombre des auditeurs libres de tous âges, de tous milieux, sans condition préalable de diplômes ou de formation, selon une tradition qui remonte au XIXe siècle. Ces auditeurs, parisiens, banlieusards et parfois provinciaux, suivront-ils l’EPHE et l’EHESS dans un lieu excentré et actuellement très mal desservi par les transports en commun ? On peut en douter. Et l’on aura ainsi coupé un lien essentiel entre la science qui se fait et la société civile.

librairiesmall.jpgParis finira-t-il par devenir un immense centre commercial avec ses enseignes de prestige, une ville musée pour touristes, avec ses logements aux loyers inabordables, une cité débarrassée de ses empêcheurs de penser en rond, de ses intellectuels, de ses étudiants, de ses librairies, de ses bibliothèques, de cet esprit critique et de cette créativité qui ont longtemps fait sa renommée ?

collgedefrance.jpgsorbonne.jpgLe Quartier Latin est pour nous bien plus qu’un  » lieu de mémoire « . La concentration au coeur de l’espace urbain d’un grand nombre d’institutions intellectuelles (l’ENS Ulm, Sciences Po, le Collège de France, la Sorbonne, l’Ecole des chartes, l’Ecole des mines, etc.) présente les propriétés d’un véritable campus. Un campus n’est rien d’autre, en effet, qu’un espace de concentration des ressources intellectuelles nécessaires à la recherche, dans une proximité spatiale qui favorise les échanges et les rencontres entre des chercheurs, des enseignants, des étudiants. C’est précisément un agencement de ce type qui permet de saisir les opportunités dont se nourrit l’innovation.

ulm.jpgbibliochartes.jpgSi ce projet devait aboutir, deux institutions qui jouent un rôle de premier plan dans la recherche française et qui ont fait leurs preuves là où elles se sont développées seraient ainsi transplantées en un lieu inadapté où elles ne pourront que s’étioler. La mise aux normes de sécurité et le désamiantage qui sont, certes, des obligations réglementaires, servent d’alibi à une opération de démantèlement qui ne dit pas son nom.

Les pouvoirs publics doivent impérativement avancer d’autres solutions de relogement, qui garantissent à l’EPHE et à l’EHESS les conditions indispensables à l’exercice de leur activité. A défaut, il y a lieu de craindre que cette relocalisation désastreuse n’aboutisse à sacrifier les exigences de créativité et de liberté de la recherche et de l’enseignement à un pur calcul de rentabilité à court terme. Aujourd’hui l’EPHE et l’EHESS sont en première ligne. A qui le tour demain ?

Philippe Descola, Claude Hagège, Françoise Héritier, Michel Tardieu, professeurs au Collège de France ; Jean-Christophe Attias, Esther Benbassa, Alain Erlande-Brandenburg, Jean-Michel Leniaud, Charles Malamoud, Brigitte Mondrain, Hedwige Rouillard-Bonraisin, directeurs d’études à l’EPHE ; Alain Blum, Luc Boltanski, André Burguière, Robert Descimon, Vincent Descombes, Pierre Encrevé, Maurice Godelier, François Hartog, Jean Malaurie, Yan Thomas, Alain Touraine, Michel Wieviorka, directeurs d’études à l’EHESS ; Cyril Lemieux, maître de conférences.

© Le Monde

22 octobre, 2007

Résumé des épisodes précédents (à l’attention de celles et ceux qui ne sont pas au courant du problème que rencontre actuellement l’EHESS)

Classé sous Récit — parcelle521 @ 18:20

Ce résumé des faits n’a pas la prétention d’être objectif, quoiqu’il s’y efforce du point de vue de son auteur. Pour contester tout ou partie de cette présentation, n’hésitez pas à utiliser le champ « commentaires ».

desamiantage.jpg1. Le désamiantage – En application de la loi, les pouvoirs publics imposent que l’immeuble sis à Paris, 54 boulevard Raspail, qui abrite à la fois la Fondation de la Maison des Sciences de l’Homme (FMSH) et l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), soit désamianté. L’opération exige, pour des raisons de sécurité, que les lieux soient entièrement vidés. L’EHESS et la FMSH vont donc être contraintes de déménager, au moins temporairement.

2. Déménagement temporaire ou définitif ? – L’administrateur de la FMSH plaide pour un déménagement qui ne soit que temporaire: il tente d’obtenir des pouvoirs publics la garantie que son institution pourra réintégrer le 54 boulevard Raspail, une fois celui-ci débarassé de son amiante. La présidente de l’EHESS a une vision différente: elle plaide pour que ce déménagement imposé soit l’occasion d’une réimplantation définitive de l’Ecole dans un site qui offrirait à ses Centres les mètres carrés de locaux qui leur font actuellement cruellement défaut aubervilliers.gif(de nombreux chercheurs de l’EHESS n’ayant tout simplement pas de bureau à leur disposition). La commune d’ Aubervilliers, en proche banlieue parisienne, et plus précisément, la zone appelée « plaine Saint-Denis » (où se trouvent actuellement une vaste friche industrielle et des entrepôts de grossistes de l’habillement), a paru à la présidence l’endroit adéquat pour cette réimplantation définitive. En effet, l’installation de l’EHESS dans ce lieu précis a le soutien de l’Etat et de la Région, et s’inscrira dans la perspective de constituer un complexe universitaire au nord de Paris, où se trouvent déjà les universités de Paris 8 et Paris 13, ainsi que la MSH Paris Nord

3. Oppositions au choix d’Aubervilliers – A l’intérieur de l’EHESS, ce projet est approuvé par nombre de chercheurs et d’enseignants mais il rencontre aussi des opposants. debat.gifCes derniers avancent des raisons diverses: certains ont des doutes sur le nombre de mètres carrés qui sera effectivement gagné, au final, par rapport à celui dont l’EHESS dispose actuellement dans Paris; d’autres sont sceptiques sur la possibilité de réaliser à brève échéance un campus universitaire digne de ce nom sur le site désigné à Aubervilliers, redoutant en particulier l’absence de bibliothèque (notamment, si la FMSH rapatrie la sienne au 54 boulevard Raspail, après le désamiantage), et pronostiquant, dans un environnement trop démuni en infrastructures d’accueil, une démoralisation des personnels, de l’absentéisme et un effondrement de l’attractivité et du prestige de l’EHESS ; d’autres encore ne comprennent pas pourquoi aucune autre alternative de relogement, temporaire ou définitive, n’a été prospectée dans Paris intra muros ; d’autres enfin (ou les mêmes) critiquent le processus de décision qui a abouti au choix d’Aubervilliers qui, disent-ils, est moins un « choix » qu’une prise de décision unilatérale qui leur est imposée.

dmnagement.jpg4. L’accélération subite du déménagement – Dans un premier temps, ces espoirs et ces inquiétudes se déploient avec pour horizon les années 2010/2012. Ce n’est qu’à ce moment-là en effet que le bâtiment accueillant définitivement l’EHESS est censé être livré. Or, au début de septembre 2007, les personnels de l’EHESS et de la FMSH sont informés que le déménagement va être accéléré. Il aura lieu dès septembre 2008. Non pas, par définition, sur le site « final » d’Aubervilliers mais tout à côté, dans un bâtiment actuellement en voie de finition, qui sera livré courant 2008. Ce bâtiment est censé accueillir provisoirement l’EHESS et la FMSH (ainsi que l’EPHE), le temps qu’ait lieu le désamiantage du 54 boulevard Raspail (pour la FMSH) et la construction du bâtiment définitif (pour l’EHESS).

img58001.jpg5. La prise de conscience de ceux qui sont allés voir – Certains membres du personnel enseignant et administratif de l’EHESS ayant eu la curiosité de se rendre sur la « parcelle 521″ où est en train d’être achevé le bâtiment destiné à accueillir (a priori) provisoirement leur établissement, ils en reviennent catastrophés. Le bâtiment, en lui-même, est un immeuble de bureaux d’une extrême banalité (en cela, il n’est ni plus, ni moins inesthétique que n’importe quel immeuble du genre). En revanche, l’environnement urbain dans lequel il est implanté, impressionne par son caractère inhospitalier: aucun immeuble d’habitation. Aucun résident. Aucun espace vert. Pratiquement aucun arbre. Aucun commerce. Aucun café. Aucun restaurant. Un univers d’entrepôts et de friches entièrement dédié aux camions. [on consultera les photos ci-après]. Une pétition intitulée « Face au risque de démantèlement de l’EHESS et de ses Centres » est alors rédigée et publiée le jeudi 20 septembre avec le soutien de 60 enseignants, chercheurs et administratifs de l’EHESS [voir ci-contre, colonne de gauche].

aveugles00.jpg6. Quel est le sens de cette pétition? – Parmi ces soutiens initiaux, et ceux, nombreux, qui les rejoignent dans les jours suivants, certains ne cachent pas qu’ils sont hostiles au projet « final » d’Aubervilliers. Mais tous ne le sont pas. Ces sensibilités différentes se retrouvent sur le front d’un même refus: celui du déménagement accéléré de septembre 2008 dans l’endroit inhospitalier actuellement imposé (la parcelle 521). S’il avait lieu, estiment-ils, ce déménagement précipité aurait des effets profondement destructeurs sur l’EHESS et sur le fonctionnement des Centres (absentéisme, stratégies individuelles de « sortie », morosité et surtout, d’extrêmes difficultés matérielles et techniques à faire son travail, c’est-à-dire tout à la fois de la recherche, de l’enseignement et un suivi convenable des étudiants).

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