Braudel’s Nightmare

30 mai, 2008

Ne disloquez pas la Maison des sciences de l’homme !

Classé sous Arguments — parcelle521 @ 21:01

Tribune parue dans Libération du 30 mai 2008

wallersteinimmanuel1324.jpgUniversitaire américain, j’ai eu la chance d’être associé à la vie des institutions françaises de sciences sociales depuis près de quarante ans. Si j’interviens aujourd’hui, c’est pour dénoncer la désinvolture avec laquelle certains – politiques, hauts fonctionnaires, et universitaires – s’emploient à détruire un joyau français, la Maison des sciences de l’homme (MSH) à Paris, parce qu’ils n’en comprennent ni l’importance, ni l’originalité, ni le caractère irremplaçable.La MSH a été fondée au début des années 60 sur proposition de Fernand Braudel, qui en a été le premier administrateur et l’est resté jusqu’à sa mort en 1985. Depuis 1968, elle est installée 54, boulevard Raspail dans un bâtiment construit spécialement pour elle sur le site de l’ancienne prison militaire du Cherche-Midi. En 1975-1976, l’Ecole des hautes études en sciences sociales est venue partager ce bâtiment avec la MSH.Pendant les trente dernières années, mes collègues aux Etats-Unis et ailleurs m’ont souvent demandé : qu’est donc cette MSH, à laquelle vous attachez tant d’importance ? Ma réponse était de leur dire qu’il n’existait rien de comparable dans aucun pays du monde. Je leur ai dit que je la considérais comme le ministère des relations internationales des sciences humaines et sociales françaises. Elle exerçait cette fonction à travers les échanges entre chercheurs français et étrangers qu’elle organisait, les nombreux colloques internationaux qu’elle patronnait à Paris et dans les coins les plus reculés du monde, et les publications (ainsi que les traductions en anglais et en allemand) qu’elle éditait.Mais il y avait davantage, encore plus important. C’était l’accueil qu’elle offrait aux chercheurs étrangers, non pas un accueil formel, de simple politesse académique, mais un accueil en profondeur. Je serais bien en peine de dire combien d’Indiens, de Chinois, de Russes, de Brésiliens – mais aussi de chercheurs originaires du Kazakhstan, de l’Iran, du Kenya, de l’Uruguay et d’ailleurs – ont pu connaître les chercheurs français, les savoirs français, à travers leurs invitations et leurs séjours à la MSH. Quand ces chercheurs arrivaient à Paris, on leur arrangeait un programme personnalisé, adapté à leurs besoins. Ils apprenaient ce qu’offre la France intellectuellement. Ils apportaient des idées nouvelles, et s’inséraient dans des réseaux de coopération intellectuelle ouverts sur le reste du monde et sur tous les grands problèmes de nos sociétés. La France leur donnait tout ce qu’elle pouvait leur donner, mais elle en recevait en échange tout autant, sinon plus : une ouverture internationale sans précédent, et le rôle reconnu de pôle de rencontre entre chercheurs venus des différents pays de la planète.

ehessdelaruecherchemidi.jpgPour remplir, et en fait pour inventer un tel programme, pendant les deux semaines, le mois, les trois mois qu’ils passaient à Paris, il leur fallait non seulement un billet d’avion mais un point de repère qu’ils pouvaient revisiter régulièrement, pour parler avec quelqu’un qui pourrait leur arranger les rencontres additionnelles qui émergeaient des premières rencontres, et dont l’importance n’avait pas été perçue au moment de leur arrivée. La Maison était leur maison.

Si aujourd’hui les sciences sociales et humaines françaises sont connues et réputées en dehors de leur foyer d’origine, ou même des limites de l’espace francophone, cela est dû pour une part importante au travail de la MSH. Dans les années de la guerre froide, c’était la MSH qui maintenait les contacts, surtout avec la Pologne et la Hongrie, mais dans la mesure du possible avec les autres pays socialistes. Ce qui lui a permis de profiter à plein des changements politiques décisifs qui ont suivi 1989 : elle avait su avoir un temps d’avance.

wallerstein2pjg.gifQuel est donc le problème aujourd’hui ? Le bâtiment qu’elle occupe doit être désamianté, et les exigences de sécurité conduisent les autorités à préférer des travaux en site libéré à la solution initialement retenue de travaux en site occupé. Les institutions qui y sont installées, les chercheurs qui y travaillent, les services d’aide à la recherche qu’ils utilisent sont donc contraints à déménager de façon temporaire. Certains ont voulu profiter de cette nécessité transitoire pour contraindre la MSH à abandonner de façon définitive l’immeuble qui a été construit pour elle et qui, par ses dimensions et sa localisation, convient parfaitement à ses missions et à ses activités. Du même coup, elle serait dépossédée de sa bibliothèque, dont elle a toute seule constitué les collections pendant quarante ans pour en faire un élément dans un réseau plus large : une bibliothèque complémentaire de la BNF, de celles de Sciences-Po, de la Sorbonne et de Cujas, de l’ENS Ulm et autres, toutes installées dans le centre de Paris. Enfin, pire encore sans doute, elle se verrait «adossée» à d’autres institutions universitaires : comme si elle n’avait pas démontré depuis sa création que son indépendance était la condition de son efficacité, et qu’elle avait toujours œuvré non pour telle ou telle institution, mais pour l’ensemble de la recherche française et internationale.

Cette solution ne permettra jamais à Paris de maintenir son rôle comme lieu de rencontre des sciences humaines et sociales mondiales. La MSH n’y survivra pas, et avec elle le rôle qu’elle a su et pu jouer depuis quarante ans, et qui en fait une institution irremplaçable. Elle doit rester là où elle est, dans un lieu qui lui convient parfaitement, et qui nous a permis de nous identifier avec elle. Elle doit rester notre Maison. Fernand Braudel disait qu’il ne fallait pas «chahuter les institutions.» Le faire avec une telle désinvolture avec un tel joyau serait un crime intellectuel. La France mérite mieux.

Immanuel Wallerstein, sociologue à l’université de Yale (Etats-Unis)

© Libération

10 décembre, 2007

Sciences sociales et humaines, ne les chassez pas de Paris !

Classé sous Arguments — parcelle521 @ 17:31

Tribune parue dans Le Figaro du 15 novembre 2007

theheartofpariswhere.jpgC’est avec incrédulité et tristesse que nous avons appris que deux institutions de recherche françaises qui nous sont chères, l’Ecole pratique des hautes études (EPHE) et l’Ecole des hautes études en sciences sociales (l’EHESS), sont sur le point d’être poussées en dehors de Paris et regroupées sur un site qui, de toute évidence, n’a pas été prévu pour les accueillir. Les conséquences à moyen terme de ce transfert improvisé ne font guère de doute: privées de l’aliment qu’a toujours constitué pour ces deux Ecoles le tissu urbain riche en connexions intellectuelles et en bibliothèques où elles se sont développées, elles seront affaiblies sur le plan international, et perdront sans doute certains de leurs plus brillants représentants au profit d’universités hors de France.

C’est aussi l’oxygène que leur apportaient d’intenses échanges internationaux et l’accueil de nombreux chercheurs étrangers – dont nous avons été – qui va se raréfier. On en pensera ce qu’on veut, le fait est là : ces deux établissements, lorsqu’ils ne seront plus implantés dans le cœur de Paris, auront perdu de leur attractivité et de leur prestige aux yeux des universitaires du monde entier. Et cela, d’autant que les conditions matérielles et organisationnelles de leur créativité ne seront plus assurées.

students.jpgDans la compétition sans merci que se livrent aujourd’hui les institutions de recherche au plan international, rien ne peut être négligé pour attirer à soi les meilleurs chercheurs et les meilleurs étudiants: les performances scientifiques et la qualité de l’enseignement bien sûr, mais aussi les salaires, la concentration des ressources, les facilités de déplacement, le caractère convivial des lieux. L’EPHE et l’EHESS possèdent, en la matière, un certain nombre d’atouts. Qu’en restera-t-il demain ?

Les grandes métropoles européennes révisent aujourd’hui leur politique d’installation des grandes institutions de recherche dans les périphéries des villes : elles tentent de rapatrier leurs campus universitaires au centre de la ville, ayant compris tout ce que les premiers peuvent apporter au dynamisme de la seconde, et vice versa. Curieusement, le déplacement qui est envisagé irait à contre-courant du mouvement actuel.

stanfordcampus.jpgCertains diront que tout cela n’est pas notre affaire puisque nous ne sommes pas des contribuables français. Nous pensons au contraire que ce qu’on s’apprête à faire à l’EPHE et à l’EHESS, et plus largement, aux institutions françaises de recherche et d’enseignement supérieur, nous concerne tous. Après tout, les pays qui, à travers le monde, ont réussi à développer des politiques ambitieuses en matière de sciences sociales et humaines, sont très peu nombreux. La France a bien réussi depuis le XIXe siècle dans ce domaine, tout en se tenant toujours éloignée du modèle du campus américain. Ce qu’elle est parvenue à bâtir, en inventant son système de développement propre, constitue un patrimoine intellectuel mondialement reconnu. L’EPHE et l’EHESS en sont de brillants exemples : les travaux profondément originaux, libres et féconds qui s’y sont développés depuis plusieurs décennies, n’ont cessé de stimuler notre réflexion comme celle de milliers de chercheurs et d’étudiants à travers le monde.

univchicago.jpgNous savons qu’un certain anti-intellectualisme est à la mode aujourd’hui en France. Est-ce une raison pour que ce pays casse les outils qu’il a patiemment et intelligemment conçus et qui ont fait son rayonnement international?

Les chercheurs du monde entier ont besoin que les institutions françaises de recherche et d’enseignement en sciences sociales et humaines bénéficient de tous les moyens de poursuivre leur œuvre.

 

Andrew Abbott (University of Chicago), Arjun Appadurai (The New School), Andrew Apter (University of California, Los Angeles), Emily Apter (New York University), Adam Ashforth (Northwestern University), Jonathan Bach (The New School), Keith Baker (Stanford University), Ron Barkai (Tel-Aviv University), Andrew Barry (University of Oxford), Howard S. Becker (chercheur indépendant), Jay Bernstein (The New School), Richard Bernstein (The New School), David Biale (University of California, Davis), Georgina Born (University of Cambridge), Philippe Buc (Stanford University), Marc Cavazza (University of Teesside, Middlesbrough), Aaron Cicourel (University of California, San Diego), James Clifford (University of California, Santa Cruz), Lawrence Cohen (University of California, Berkeley), John L. Comaroff (University of Chicago), Frederick Cooper (New York University), Lorraine Daston (Max Planck Institute, Berlin), Filip De Boeck (Catholic university of Leuven), Gerard Duveen (University of Cambridge), Nina Eliasoph (University South California), Gilles Fauconnier (University of California, San Diego), Irene Favaretto (Université de Padoue), Nancy Fraser (The New School), Peter Galison (Harvard University), Peter Geschiere (Université d’Amsterdam & Université de Leyde), Carlo Ginzburg (Scuola Normale Superior, Pise), Wlad Godzich (University of California, Santa Cruz), Jan Goldstein (University of Chicago),Peter Gose (Carleton University), Bruce Grant (New York University), Joseph Gusfield (University of California, San Diego), Jürgen Habermas (ancien directeur de l’Institut für Sozialforschung, Francfort), Tamar Herzog (Stanford University), Axel Honneth (Institut für Sozialforschung, Francfort), Lynn Hunt (University of California, Los Angeles), Eva Illouz (Hebrew University of Jerusalem), Saibou Issa (Université de Ngaoundéré, Cameroun), Hans Joas (Maw Weber Center, Erfurt & University of Chicago), Caroline A. Jones (Massachusetts Institute of Technology), Jack Katz (University of California, Los Angeles), Catherine Kudlick (University of California, Davis), Andrew Lakoff (University of California, San Diego), Michèle Lamont (Harvard University), Wolf Lepenies (Wissenschaftkolleg Berlin), Paul Lichterman (University South California), Claudio Lomnitz (Columbia University), Michèle Longino (Duke University), Helma Lutz (Goethe Universität, Francfort), Charles S. Maier (Harvard University), Liisa Malkki (Stanford University), Ted Margadant (University of California, Davis), Donald S. Moore (University of California, Berkeley), Rosalind Morris (Columbia University), Hans-Peter Müller (Humboldt-Universität zu Berlin), Valentina Napolitano (University of Toronto), Molly Nesbit (Vassar College), Emile Perreau-Saussine (University of Cambridge), Paul Rabinow (University of California, Berkeley), Hugh Raffles (The New School), William M. Reddy (Duke University), Aron Rodrigue (Stanford University), Jérôme Rousseau (Université McGill), Teofilo F. Ruiz (University of California, Los Angeles), Blair Rutherford (Carleton University), Günther Schlee (Max Planck Institute, Halle), Ludger Schwarte (Université de Bâle), William Sewell (University of Chicago), Susan S. Silbey (Massachusetts Institute of Technology), Eva Simantoni-Bournia (Université d’Athènes), Gavin Smith (University of Toronto), Ann Stoler (The New School), Ezra Suleiman (Princeton University), Judith Surkis (Harvard University), Ann Swidler (University of California, Berkeley), Charles Taylor (Université McGill), Jurgen Trabant (Freie Universität, Berlin), Eric Worby (University of the Witwatersrand, Johannesburg).

© Le Figaro

NB: le titre proposé au Figaro pour cette tribune était « Sciences sociales et humaines: la France commet une erreur ». Par ailleurs, la liste des signataires ici présentée est augmentée d’une vingtaine de signatures arrivées après la publication dans le Figaro.

27 octobre, 2007

Menace sur les sciences humaines

Classé sous Arguments — parcelle521 @ 17:41

Tribune parue dans Le Monde daté du samedi 27 octobre 2007
Le déménagement à Aubervilliers, en 2008, de l’EPHE et de l’EHESS ressemble à un démantèlement

Les pouvoirs publics seraient-ils hostiles à l’érudition, aux sciences humaines et aux sciences sociales ? Ils ne donnent pas l’impression, en tout cas, de vouloir en préserver les conditions d’exercice au niveau qui a rendu possible, depuis plus d’un siècle, le rayonnement de la France sur la scène intellectuelle mondiale. C’est ce dont témoigne le sort aujourd’hui réservé à deux des institutions les plus prestigieuses de notre pays : l’Ecole pratique des hautes études (EPHE), créée par Victor Duruy en 1868, et l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) qui, après s’être développée dans le cadre de l’EPHE, est devenue autonome en 1975, sous l’impulsion de Fernand Braudel.

saussure.jpgbenveniste2.jpgmarcelmauss2sized.jpglvistrauss.jpgCes deux établissements ont permis l’épanouissement d’oeuvres puissantes et originales, celles de linguistes comme Ferdinand de Saussure, Emile Benveniste ou Antoine Meillet, d’orientalistes comme Sylvain Lévi, Louis Massignon ou Henri Corbin, de comparatistes comme Georges Dumézil, d’anthropologues comme Marcel Mauss, Claude Lévi-Strauss ou Louis Dumont, d’historiens comme Gabriel Monod, Lucien Febvre, Henri-Jean Martin, Charles Morazé, francoisfuret2.jpgvernant200.jpgleroy2.jpgvidal.jpglegoff.jpgFrançois Furet,febvre.gif Jean-Pierre Vernant, Pierre Vidal-Naquet, Mirko Grmek, Emmanuel Le Roy Ladurie ou Jacques Le Goff, d’un sémiologue comme Roland Barthes, d’un sociologue tel que Pierre Bourdieu, d’un psychosociologue comme Serge Moscovici, de philologues tels que Gaston Paris ou Jean Irigoin, de philosophes tels que Jacques Derrida, Claude Lefort ou Cornélius Castoriadis, sans oublier le psychanalyste Jacques Lacan ou encore le cinéaste Jean Rouch.jeanrouch.jpgjacquesderrida.pngcorneliuscastoriadis1.jpgbourdieu.jpgbarthes.jpg Ils ont formé des générations de chercheurs de haut niveau, de réputation internationale, qui ont contribué, par leur travail, au maintien en actes d’une définition exigeante de l’érudition, des sciences humaines et des sciences sociales.

Pour cause de travaux de mise aux normes de sécurité dans la Sorbonne, d’un côté, et de désamiantage d’un bâtiment situé boulevard Raspail de l’autre, l’EPHE et l’EHESS sont l’objet d’une décision prise au mois d’août par les pouvoirs publics leur imposant un déménagement en septembre 2008 dans la commune d’Aubervilliers, au nord de Paris.

img5800.jpgIl s’agit d’une zone où rien n’est encore prêt pour les accueillir : on ne trouve actuellement sur les lieux que des entrepôts et l’immeuble de bureaux en construction que l’Etat entend louer pour ce relogement improvisé et précipité. Autour, ni habitations, ni résidents, ni vie sociale, ni commerces, ni espaces verts. Plus grave encore pour des chercheurs : ils seront désormais à l’écart des bibliothèques et des fonds spécialisés dont la fréquentation assidue est vitale pour leurs travaux.

La plupart des étudiants de l’EPHE et de l’EHESS fréquentent traditionnellement les grandes universités installées à Paris – et vice versa. La transplantation à Aubervilliers rendra désormais très difficile l’accès à cette pluralité d’enseignements et d’apprentissages, cette circulation intellectuelle, véritable marque de fabrique, jusqu’ici, de tant de générations d’étudiants. Et elle brisera des synergies fructueuses entre les deux écoles et leurs nombreux partenaires parisiens (universités, grandes écoles, centres de recherche, etc.).

amphi.jpgPar ailleurs, une des spécificités de ces deux écoles, comme d’ailleurs du Collège de France, est d’accueillir en grand nombre des auditeurs libres de tous âges, de tous milieux, sans condition préalable de diplômes ou de formation, selon une tradition qui remonte au XIXe siècle. Ces auditeurs, parisiens, banlieusards et parfois provinciaux, suivront-ils l’EPHE et l’EHESS dans un lieu excentré et actuellement très mal desservi par les transports en commun ? On peut en douter. Et l’on aura ainsi coupé un lien essentiel entre la science qui se fait et la société civile.

librairiesmall.jpgParis finira-t-il par devenir un immense centre commercial avec ses enseignes de prestige, une ville musée pour touristes, avec ses logements aux loyers inabordables, une cité débarrassée de ses empêcheurs de penser en rond, de ses intellectuels, de ses étudiants, de ses librairies, de ses bibliothèques, de cet esprit critique et de cette créativité qui ont longtemps fait sa renommée ?

collgedefrance.jpgsorbonne.jpgLe Quartier Latin est pour nous bien plus qu’un  » lieu de mémoire « . La concentration au coeur de l’espace urbain d’un grand nombre d’institutions intellectuelles (l’ENS Ulm, Sciences Po, le Collège de France, la Sorbonne, l’Ecole des chartes, l’Ecole des mines, etc.) présente les propriétés d’un véritable campus. Un campus n’est rien d’autre, en effet, qu’un espace de concentration des ressources intellectuelles nécessaires à la recherche, dans une proximité spatiale qui favorise les échanges et les rencontres entre des chercheurs, des enseignants, des étudiants. C’est précisément un agencement de ce type qui permet de saisir les opportunités dont se nourrit l’innovation.

ulm.jpgbibliochartes.jpgSi ce projet devait aboutir, deux institutions qui jouent un rôle de premier plan dans la recherche française et qui ont fait leurs preuves là où elles se sont développées seraient ainsi transplantées en un lieu inadapté où elles ne pourront que s’étioler. La mise aux normes de sécurité et le désamiantage qui sont, certes, des obligations réglementaires, servent d’alibi à une opération de démantèlement qui ne dit pas son nom.

Les pouvoirs publics doivent impérativement avancer d’autres solutions de relogement, qui garantissent à l’EPHE et à l’EHESS les conditions indispensables à l’exercice de leur activité. A défaut, il y a lieu de craindre que cette relocalisation désastreuse n’aboutisse à sacrifier les exigences de créativité et de liberté de la recherche et de l’enseignement à un pur calcul de rentabilité à court terme. Aujourd’hui l’EPHE et l’EHESS sont en première ligne. A qui le tour demain ?

Philippe Descola, Claude Hagège, Françoise Héritier, Michel Tardieu, professeurs au Collège de France ; Jean-Christophe Attias, Esther Benbassa, Alain Erlande-Brandenburg, Jean-Michel Leniaud, Charles Malamoud, Brigitte Mondrain, Hedwige Rouillard-Bonraisin, directeurs d’études à l’EPHE ; Alain Blum, Luc Boltanski, André Burguière, Robert Descimon, Vincent Descombes, Pierre Encrevé, Maurice Godelier, François Hartog, Jean Malaurie, Yan Thomas, Alain Touraine, Michel Wieviorka, directeurs d’études à l’EHESS ; Cyril Lemieux, maître de conférences.

© Le Monde

29 septembre, 2007

L’injure facile

Classé sous Arguments — parcelle521 @ 12:16

Etrangement, les attaques contre la pétition se sont presque entièrement concentrées sur un seul et unique argument: les pétitionnaires seraient des « nantis »; leur réticence vis-à-vis du déménagement précipité en septembre 2008 à Aubervilliers s’expliquerait par leur habitus de classe, bourgeois.

banquierdaumier.jpg1) Les pétitionnaires sont des nantis – Sans doute est-ce là, en effet, une qualification qui peut convenir à un certain nombre d’entre eux: directeurs d’études à l’EHESS ou directeurs de recherche au CNRS dont certains (mais c’est loin d’être le cas de tous) ont leur demeure au cœur de Paris et dont les revenus peuvent dépasser 4000 euros par mois. Cependant, le qualificatif s’applique déjà avec plus de difficultés aux maîtres de conférences de l’EHESS et aux chargés de recherche au CNRS, qui représentent pourtant plus du tiers des signataires, et dont les revenus oscillent généralement entre 2000 et 2500 euros par mois. Et que dire des ITA EHESS et CNRS qui représentent près de 30% des signataires? Parmi eux/elles, certain-e-s touchent entre 1000 et 1200 euros par mois. Beaucoup vivent en moyenne ou lointaine banlieue. Que dire enfin des doctorants qui ont signé la pétition? Certains, n’ayant pas la chance d’avoir une allocation de recherche, vivent de petits boulots et de l’aide de leurs parents. Des « nantis »?

marionnettes1172250740.jpgSi certains opposants à la pétition appliquent indifféremment cette qualification de « nantis » à ceux à qui, à la limite, elle pourrait s’appliquer et à ceux (qui sont la majorité des pétitionnaires) pour qui elle est tout simplement inadéquate (voire dans certains cas, proprement scandaleuse), n’est-ce pas parce qu’ils tendent à considérer les seconds comme quantités négligeables ? Ou comme signataires manipulés (ce qui revient à leur dénier l’autonomie de jugement qu’ils s’attribuent si généreusement à eux-mêmes)? Il se pourrait finalement que ceux qui manifestent le plus grand mépris social à l’égard des moins bien lotis soient ceux-là même qui, en les rangeant du côté des « nantis », estiment implicitement que leur opinion, soit est nulle et non avenue, soit ne peut pas être considérée comme le fruit d’une pensée autonome.

privileges.jpg2) Les pétitionnaires n’ont aucun sens de l’intérêt général – On suggère que les enseignants-chercheurs hostiles au « déménagement précipité » à Aubervilliers sont « comme par hasard » ceux qui bénéficient actuellement de mètres carrés et de confort au sein de l’EHESS. Egoïstement, ces privilégiés ne voudraient pas « lâcher » les bureaux qu’ils occupent, se montrant, en cela, particulièrement peu solidaires avec le sort des moins chanceux de leurs collègues qui ne bénéficient pas, actuellement, de bureau ou doivent le partager avec d’autres, dans une promiscuité qui rend leur travail pénible et difficile. Pourtant, parmi les enseignants-chercheurs signataires, un certain nombre n’ont pas, eux-mêmes, de bureau et travaillent chez eux. D’autres ont un bout de bureau qu’il leur faut partager. Comment expliquer que la promesse des mètres carrés qui les attendent (leur dit-on) à Aubervilliers, ne les séduise pas plus? Comment osent-ils cette « insulte aux sans abris, sans papiers et autres sans emplois » (sic) qu’est le refus de ces mètres carrés qui leur tendent les bras? C’est peut-être qu’ils considèrent que leur outil de travail ne se résume pas à la possession de mètres carrés mais comprend aussi, par exemple, un accès aisé à des bibliothèques. C’est peut-être aussi que s’ils jugent le projet « final » d’Aubervilliers discutable (au bon sens du terme), ils trouvent en revanche le projet « déménagement précipité » d’Aubervilliers indiscutablement dangereux pour l’institution. Et si, au fond, ces personnes-là avaient elles aussi un certain sens de l’intérêt général de leur institution?

artofselfishness.jpgCela pourrait expliquer que des chercheurs-enseignants de l’EHESS qui ne sont pas eux-mêmes directement concernés par le déménagement précipité à Aubervilliers (comme par exemple certains membres des antennes de l’EHESS à Marseille ou à Toulouse) aient néanmoins signé la pétition. Cela pourrait expliquer, de même, la signature de chercheurs étrangers et d’universitaires français extérieurs à l’établissement. Rabattre systématiquement la signature de la pétition sur la défense d’intérêts personnels serait alors une façon de dénier que certains signataires, pour ne pas dire tous, puissent être attachés à l’institution pour des raisons pas seulement matérielles, qu’ils puissent l’aimer et s’inquiéter légitimement pour son avenir.

mtro.jpg3) Le projet d’Aubervilliers est « social » – Des personnes qui habitent à une heure au sud de Paris en mettront dorénavant presque deux pour venir travailler. Si ce sont des personnels administratifs (IATOS par exemple), accomplir tous les jours ce trajet sera obligatoire. De leur côté, nombre d’enseignants-chercheurs prévoient déjà, même parmi les plus favorables au projet « final » d’Aubervilliers, de ne venir que certains jours à leur bureau. Certains ne viendront pratiquement jamais: ils le laissent d’ores et déjà entendre (lors même que parmi eux, certains se déclarent favorables au déménagement envisagé !). Tout ceci n’invalide nullement, en soi, le projet d’Aubervilliers. Mais cela jette néanmoins un sérieux doute sur l’idée qu’un tel projet serait particulièrement « social »: il a toutes les chances d’accroître au contraire les disparités entre les types de personnels.

Quant à l’idée (entendue ici ou là) que la présence de l’EHESS dans cette zone d’Aubervilliers, va créer une synergie avec les milieux populaires des alentours et ainsi, « rapprocher les sciences sociales des banlieues » (sic), on peut en douter pour la simple raison que, pour l’instant du moins, la zone ne comporte pas, à proximité, d’habitants, mais presqu’exclusivement des entrepôts. Seule une politique active, si tant est qu’elle soit judicieuse, pourrait permettre ce genre de dynamique entre l’EHESS et son nouvel environnement. Dans cette perspective, l’exemple de Sciences-po semble bien plus probant: permettre, dans un premier temps, à des jeunes issus des « banlieues » de venir étudier dans le cœur de Paris, et mieux encore, dans un quartier où se concentrent les pouvoirs politiques et intellectuels ; puis, dans un second temps, établir une extension (et non pas: déménager) dans une commune de la banlieue parisienne, afin de fortifier ce lien.

Conclusion – Peut-être est-il temps d’arrêter les injures de classe à l’égard des pétitionnaires, injures qui masquent mal, en l’occurrence, l’absence d’arguments en faveur du déménagement précipité à Aubervilliers dès septembre 2008. 1) Les caractéristiques socio-économiques des signataires de la pétition ne sont en rien différentes de celles des opposants à la pétition. On trouve, chez les pétitionnaires, multitude de gens qui gagnent moins de 1500 euros par mois et ont à subir quotidiennement plus de deux heures de transport pour rejoindre leur lieu de travail et en revenir. De même trouve-t-on, chez les opposants à la pétition, un grand nombre de directeurs d’études de l’EHESS ou de directeurs de recherche au CNRS qui vivent très confortablement et ont des habitudes de consommation des plus bourgeoises. 2) Les signataires de la pétition ont, au moins autant que leurs opposants, un sens de l’intérêt général de l’EHESS et un sens de leur responsabilité vis-à-vis de l’avenir de cette institution. On peut désapprouver leur démarche: on ne saurait pour autant, sans les insulter, nier qu’ils puissent être animés, non seulement par des intérêts matériels personnels (comme c’est aussi le cas, au demeurant, des opposants à la pétition) mais encore par une réflexion sur ce que doit être l’EHESS. 3) Les signataires de la pétition ont, au moins autant que leurs opposants, une sensibilité aux problèmes sociaux, qu’il s’agisse, à l’intérieur de leur établissement, de la disparité des conditions de vie et de travail entre les personnels ou, à l’extérieur, de la relégation qui frappe les habitants d’un certain nombre de communes dites de « banlieue » et grève le destin de leurs enfants.

CL

Alex Blog |
Notre mariage - Il nostro m... |
L'Association des Parents d... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | CANTERBURY T@LES
| Blog du niveau intermédiaire
| Gregmontres